Présentation faite aux étudiants en criminologie de Université Laval sous l’égide de la Société de criminologie de Québec, le 8 décembre 2015.


photo pour voirSanté mentale et prison

Le grand retour ? Pourquoi ?

Bonjours à tous et toutes !

D’abord, je veux remercier la professeure Johane Martel de son invitation à participer à ce Rendez-vous criminologique, qui à n’en pas douter, n’aura rien de criminogène !!!

Le titre de notre présentation : Santé mentale et prison : le grand retour ? Pourquoi ?, ne se veut ni provoquant, ni rabat-joie, pas plus qu’il ne minimise les réelles initiatives qui font une différence dans la région de Québec, pour les personnes qui vivent avec un problème de judiciarisation et de santé mentale.

Le titre de notre présentation, s’il ne sert qu’à donner l’alerte, à conscientiser les étudiants, les intervenants (y compris ceux de Pech)ou les décideurs à la préoccupante question de la présence en détention d’un nombre important de personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale (diagnostiqués ou non), et bien, cette présentation aura atteint son but.

A Québec, comme dans d’autres pays industrialisés comme les E-U, la France et l’Angleterre, tout se passe comme si les services correctionnels et de la justice prenaient en charge une part toujours trop grande de personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale, de toxicomanie ou d’instabilité résidentielle. Depuis près de 20 ans, j’ose à peine imaginer ce que serait le tableau si le Centre Femme 3A, le Pavillon, La Maison Painchaud, les agents de probation et le personnel de l’Etablissement de détention n’avaient pas été aussi pro-actifs dans la recherche de solutions, et puisqu’on est entre nous, disons-le, cela se traduit trop souvent par «en faire plus avec moins».

Un portrait de la clientèle correctionnelle datant de 2001 indique qu’un contrevenant sur 2 (51,5%) a déjà consulté un professionnel pour un problème d’ordre émotionnel ou psychologique, un sur trois s’est fait prescrire des médicaments, et un sur cinq a déjà été hospitalisé.

Un livre publié en 2006 par Patrick Coupechoux, un journaliste français, intitulé : Un monde de fou : comment notre société maltraite ses malades mentaux fait ressortir que dans les prisons françaises 30% des détenus ont des antécédents psychiatriques et que la moitié d’entre eux ont des troubles psychologiques.

Force est de constater qu’à Pech, depuis plus de 20 ans, malgré l’excellente collaboration entre les patrouilleurs du SPVQ, notre service de crise et de post-crise et le personnel de l’Établissement de détention de Québec dans la trajectoire justice à l’établissement de détention, nous assistons à une nouvelle vague de judiciarisation des personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale et qui se retrouvent en prison, et je vous soumettrai des hypothèses d’explication de ce phénomène.

En effet, depuis trois ans, nos statistiques démontrent une augmentation de près de 50% du nombre de personnes rencontrées par ma collègue Guylaine à la trajectoire santé mentale-justice à l’Etablissement de détention. En 2012-13, 176 personnes avaient été rencontrées par celle-ci et au 31 mars 2015, 306 personnes ont été vues par cette dernière. Les services policiers eux-aussi démontrent une augmentation de leurs interventions liées à la santé mentale (nous parlons ici d’une moyenne de 8 interventions par jour) ce qui représente près de 3,000 interventions par année, corroborant ainsi nos propres statistiques à ce chapitre, puisque nous intervenons en partenariat avec les policiers du SPVQ et de la SQ dans les contextes de crises psychosociales et psychiatriques.

Tentatives d’explications des causes du phénomène de la judiciarisation des personnes qui vivent avec des problématiques multiples.

1) Les gouvernements et en particulier le réseau de santé et des services sociaux n’a pas fait suivre les budgets nécessaires en première ligne depuis la fin du phénomène de désinstitutionalisation et le rapport Clair (2001).

2) La politique de santé mentale et celle de la lutte à l’itinérance n’ont pas généré l’argent neuf nécessaire au rétablissement des personnes qui vivent avec des problématiques multiples.

3) Les réformes administratives du réseau de santé et les fusions d’établissements du milieu des années 90, de même que la constitution des CIUSS drainent les budgets et l’énergie des acteurs souvent au détriment des services de première ligne d’urgence.

4) Le phénomène des portes tournantes se passe en prison plutôt qu’à l’hôpital au regard des clientèles qui vivent des problématiques multiples. Résultat : on reste dans la salle d’attente entre 6 mois et deux ans…

5) Le réseau de la santé mentale et parfois celui de la déficience intellectuelle semble demander au réseau correctionnel et de la justice ou aux juges, de judiciariser les situations où les individus consomment des drogues dans le but de les responsabiliser. Malgré sa violence, le sevrage à froid fonctionne en prison, mais le contexte de la détention peut aussi contribuer à détériorer la santé mentale d’individus déjà très fragiles sur ce plan.

En conclusion

Je crois qu’il faut développer pour les personnes judiciarisées qui vivent des problématiques multiples des lieux de traitement en amont de la prison ou sur référence de celle-ci et du milieu correctionnel et de la justice, dont l’approche globale comporterait l’accès à un processus complet de rétablissement qui englobe tant la santé physique que mentale, la réduction des méfaits, l’acquisition d’habiletés personnelles et sociales, la citoyenneté et le vivre ensemble.

Ho !en passant, un exemple d’une politique dont l’approche non globale risque de venir grossir les rangs de l’itinérance et augmenter les admissions en prisons : le projet de loi 70 du Ministre Sam Hamad qui vise à forcer les personnes qui vivent de prestations d’aide sociale à accepter un emploi dit «convenable» même à plusieurs centaines de kilomètres, sous peine de se voir couper la moitié de leur chèque. Chaque année, environ 17 000 personnes demandent de l’aide sociale pour la première fois. De ce nombre, 60% ont moins de 29 ans, et 40% sont issues de familles vivant de l’assistance publique. La première année, selon les prévisions gouvernementales, près de 14,500 personnes ne se qualifieront pas et verront leur chèque coupé de moitié. Pour le gouvernement, les économies projetées pourraient bien se voir annulées par les coûts générées par l’itinérance et la judiciarisation.
Puisqu’il y a ici un public de professeurs et d’étudiants, et afin de faire avancer les connaissances, nous devrions tous nous pencher sur la recherche d’alternatives sociales et des politiques visant à faire dévier du système correctionnel et de a justice des personnes qui ont davantage besoin de soins que de sanctions ! Merci de votre attention.

8 décembre 2015 Benoît Côté d.g de Pech