Quand le communautaire fait des choses à l’insu de son plein gré

Note de l’auteur

L’an dernier, j’ai tenté, dans ces mêmes pages, de déconstruire l’idéologie gestionnaire afin de mesurer ses effets sur le monde communautaire. Cette année, je cherche à mieux comprendre les effets de l’idéologie communautaire sur le positionnement des organismes communautaires et, par ricochet, sur les personnes utilisatrices.

Il faut philosopher au marteau (Friedrich Nietzsche)

Je suis né et j’ai pris racine dans des quartiers de Québec où la rage de vivre n’avait d’égales que les occasions de devenir fou ou délinquant. Par exemple, Stadacona, ou affectueusement « Stow-can les toasts », avait plus à voir avec Glasgow ou Soweto qu’avec une banlieue « middle class » classique. Sex, drugs and rock and roll avant tout ! Faire son secondaire, c’était manifestement vraiment secondaire pour la plupart d’entre nous… « Lois » et libido pimpante éclipsaient alors la littérature et le théâtre, trop féminins… à première vue.
Mon but premier était de m’évader de la peur, m’évader de la peur ordinaire de me battre et de me faire battre, des violences familiales en séries, et surtout de mes complexes d’appartenir aux townships de Limoilou et de Stadacona, même si la faune locale n’avait rien à envier en couleurs ou en intelligence aux olibrius de la Grande-Allée.
La grande différence entre ces milieux réside dans le fait que dans les quartiers populaires les claques sur la gueule faisaient office de tapes dans le dos. À Stow-can et à Limoilou très peu de parents se comportaient à l’époque… en parents ! Certes ma ruée vers les idées de gauche m’offrait le Klondike émotionnel et social qui me manquait cruellement : liberté, égalité, fraternité !
Quarante ans plus tard, j’appelle à l’aide la puissance dramatique de Shakespeare pour exprimer le chaos singulier qui m’habite devant le destin tragique et la chute de mes héros. En tant que sociologue non pratiquant, j’adorais l’analyse de classe de Nicos Poulanzas, membre du parti communiste grec qui, en octobre 1979, se suicida à Paris du haut de la Tour Montparnasse et Louis Althusser, philosophe et intellectuel français, membre du Parti Communiste qui, dans un accès de rage, tua sa femme en 1980. Et pour finir, en avril dernier, il y eut l’Affaire, l’affaire Cahuzac, la claque…, la claque du père Francis, une débâcle sur les restes du barrage de naïveté que j’entretenais encore sur l’idéologie de gauche, et sa soeur cadette, l’idéologie communautaire.

Rappelons cette affaire Cahuzac : le ministre du Budget du gouvernement Hollande, le socialiste, Jérôme Cahuzac, pour échapper au fisc français, ment à répétition sur un compte « off shore » de plusieurs centaines de milliers d’euros qu’il possède.Bien sûr, au Québec, nous ne sommes pas en reste. Les « passe-passe » révélées par la Commission Charbonneau agissent comme le supplice de la goutte d’eau en matière de crise de confiance. Les hommes et les femmes de gauche se révèlent faillibles, l’utopie vacille, entraînant avec elle la pureté idéologique de la gauche et du communautaire, mes illusions et une partie de mon identité.
Pierre Rosanvallon, auteur et titulaire de la chaire d’Histoire moderne et contemporaine au prestigieux Collège de France, commentant l’abyssale perte de confiance des citoyens envers les institutions à la suite l’affaire Cahuzac et le déclin démocratique qui en résulte confiera au Devoir : « Et je crois que ce qui tue la confiance c’est l’écart dramatique entre la rhétorique électorale et la logique de l’action gouvernementale… La démocratie est en danger lorsque la réalité n’est abordée qu’avec des slogans ».

Cynisme et désenchantement

L’idéologie de droite a ses maîtres-mots : déficit zéro, diminution de la taille de l’état, etc. L’idéologie de gauche, ou l’idéologie communautaire en santé mentale, parle de « l’ailleurs et l’autrement », de « l’alternative », « d’entraide ». Je constate que souvent le discours de l’alternative en santé mentale au Québec a plus à voir avec des slogans qu’avec la réalité. Bien sûr, il faut séduire avant tout les têtes, l’idéologie sert à ça, mais il ne faut pas en rester là.

Qu’on me pardonne à l’avance ce crime de lèse-majesté, mais j’ai l’impression que, pour la plupart des leaders nationaux et régionaux des regroupements en santé mentale, les problèmes de financement, de développement et de conditions de vie des travailleurs du communautaire semblent insolubles.

Des coupables presque parfaits

Au rang des grands coupables pour nos leaders : neuf ans de gouvernement du parti libéral qui a freiné toute initiative, la quasi impossibilité de mobiliser les groupes communautaires, une direction de la santé mentale trop froide aux pratiques du communautaire. Depuis 10 ans les ténors du mouvement communautaire en santé mentale parlent avec cynisme de l’impossibilité de faire bouger la machine bureaucratique, de non-reconnaissance de nos pratiques et de nos réalités budgétaires; bizarrement, ces ténors semblent avoir pour toute stratégie, pour toute vision, des actions bureaucratiques ! ! À ce que je sache on envoie, aux trois ans, des lettres au ministre de la Santé et à la Direction de la Santé mentale afin de signifier nos désaccords, et après suivent trois autres années de cynisme et une lettre…
Nos regroupements seraient-ils devenus, avec les années, aussi technocratiques que les institutions que nous combattions il y a 30 ans ? Je ne crois pas mais il faut réagir et vite ! !
Croire que les changements vont venir uniquement d’un nouveau ministre de la santé ou d’une nouvelle direction de la santé mentale, me semble aussi naïf que de croire que Pierre Karl Péladeau sera un apôtre de la gestion participative à Hydro-Québec ! ! Au fait, je n’ai perçu aucun changement de cap notoire dans la reconnaissance de nos pratiques ou la bonification de nos budgets depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement du Parti Québécois l’automne dernier, au fait oui… l’indexation annuelle est passée de 2 % sous les libéraux à 1,4 % avec le gouvernement du Parti Québécois ! !

Je crois qu’il faut améliorer l’analyse de la situation dans laquelle le communautaire se trouve et, pour ce faire, il nous faut débattre à nouveau, dans nos rangs, afin de sortir de nos slogans creux, d’améliorer nos arguments et de transformer la réalité actuelle. L’horizon ne sera plus bouché si nous manifestons un peu de solidarité entre nous, mais, de grâce, scions la branche d’angélisme sur laquelle le communautaire s’assoit depuis trente ans et on pourra passer à autre chose ! !

Éthique communautaire et autres vanités…

Il n’y a pas que les regroupements d’organismes communautaires en santé mentale dont le cynisme et le désenchantement ont préséance sur la solidarité et au final sur le mieux-être des utilisateurs. Ces attitudes se sont manifestées à de très nombreuses reprises au sein de certains organismes communautaires eux-mêmes, en particulier depuis que Pech a orienté sa volonté vers le processus de rétablissement de ses utilisateurs par le projet Sherpa.
Comme les prohibitionnistes associent l’alcool à l’alcoolisme et au vice, certains collègues du communautaire associent le développement (et même la réussite ! !) à quelque chose de sale, de ténébreux et d’impur. Le communautaire étouffe parfois dans ses traits bondieusards de rectitude, à la fois jaloux de son indépendance et de son utopie du « Small is beautiful » et vert de jalousie si le voisin d’à côté en se déployant autrement, en pensant autrement, en travaillant autrement, reçoit des budgets.

Clientélisme quand tu nous tiens…

Dans le contexte de l’implantation du Centre de rétablissement Sherpa, combien de fois depuis deux ans n’avons-nous pas entendu des intervenants, des coordonnateurs, des directeurs nous faire savoir, avec ou sans détours, de ne pas leur voler leur clientèle ? Oh, pardon ! Ils ont utilisé l’argument gestionnaire du dédoublement de la clientèle ! Dit autrement, ils nous signifiaient de ne pas toucher à leurs clients parce que toucher à leurs clients c’est toucher à leurs budgets et à leur influence comme groupes sur le territoire !
Nous sommes loin des mots solidarité, développement des pratiques et entraide. Le clientélisme a pour moi des relents de maternage et de misérabilisme.
Tous les directeurs et coordonnateurs, moi y compris, ont versé et versent à un moment donné dans ce réflexe. Le problème vient du fait que la plupart sont incapables de reconnaître l’apport de l’autre et que l’innovation du voisin sert non seulement les utilisateurs, mais l’ensemble du mouvement communautaire.

 

It’s now or never

Vous me direz : Vous, Monsieur Côté, le Père Fouettard, comment devons-nous nous y prendre pour mobiliser les troupes ? Je répondrai : en nous rapprochant des groupes de base, de leurs pratiques et des personnes utilisatrices. Il faut reprendre courage et miser sur des stratégies coordonnées, méthodiques, rigoureuses et des cibles stratégiques qui feront que d’ici cinq ans nous aurons progressé dans l’affirmation de nos pratiques et obtenu les moyens financiers et politiques d’une reconnaissance à nos propres yeux, aux yeux des partenaires et du grand public3. Je vous dirai aussi qu’à défaut de constater que nous ne sommes pas les meilleurs, nous ne pouvons nous contenter d’être les moins pires.
Mourons donc à nos vieilles façons d’appréhender le réel. J’aime beaucoup une citation de l’écrivain irlandais George Bernard Shaw tirée de sa pièce Back to Methuselah (1921) alors qu’il parle des militants de gauche et de l’avant-garde : « Vous voyez les choses et vous dites : pourquoi ? Moi, je rêve de choses qui n’ont jamais existé et je dis : pourquoi pas ?
J’ai tant aimé le mouvement communautaire et les personnes qui lui donnent un sens pour cesser d’espérer en nous…
Benoît Côté
9 mai 2013