Prendre le risque du rétablissement ou Comment donner du sens au non-sens

Conférence de M. Benoît Côté à l’occasion du 19e Colloque régional du Centre de prévention suicide 02 (Saguenay-Lac-St-Jean Chibougamau-Chapais), tenu le 9 février 2009.

Dans un premier temps, j’aimerais remercier Monsieur Carol Gravel, directeur général du CPS 02 et Monsieur Laurent Garneau, organisateur de ce colloque, qui ont eu l’amabilité de m’inviter à partager avec vous cette amorce de réflexion sur « l’ailleurs » et « l’autrement ». De façon modeste, je dois dire que je me suis attaqué, si je puis dire, à un sujet gigantesque puisqu’il touche la délicate question du sens à la vie, essentiellement liée au processus de rétablissement d’une personne qui vit un problème de santé mentale ou un épisode suicidaire. En conséquence, le traitement d’un tel sujet laissera plus de questions que de réponses.

Au Cégep ou à l’Université, déjà, nous formons un drôle de collège d’apprentis sorciers, excités par les gratifications de l’ego reliées au sauvetage de notre prochain. L’intervention en situation de crise suicidaire, je crois, ne fait pas exception à la règle. Donc nous intervenons, intervenons, intervenons, jusqu’au jour où notre prochain devient LE prochain, dans le sens d’au suivant, au suivant…Jusqu’au jour où, trop de compassion manifestée à l’égard d’un bénéficiaire, d’un usager, d’un client ou d’un utilisateur, vous transforme en sauveur exalté pris au piège d’un douloureux scénario existentiel à moins que vous ne manifestiez plus aucune compassion, de peur d’être envahi par la souffrance de la personne. Dans les deux cas, vous souffrez, mais vous êtes prodigieusement humain, il suffit de le savoir.

La classification diagnostique qui nous vient de l’approche empirique en médecine a ceci de commode qu’elle instrumentalise la relation à la personne souffrante, elle catégorise, s’ébauche en des éléments de prévisibilité presque divinatoires et ainsi coupe la chaîne des sursauts d’humanité, comme si on recouvrait le fils de la vie d’une gaine isolante pour ne pas la toucher … Une TPL c’est ça, un psychotique c’est ça… Rassurant non??… Non!!

Quoique nécessaire à la compréhension de certaines dynamiques, la classification diagnostique fixe et fige, elle se prend pour une fin en soi alors qu’elle n’est qu’une partie du vécu complexe du processus de la maladie et de la souffrance. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai le pressentiment qu’il vaut mieux ne pas avoir étudié la psychiatrie, le service social ou la psychologie afin de saisir l’humanité et le lien social contenus dans l’expérience de la maladie et de la folie. Dans un livre magistral sur la dépression, Le diable intérieur, Andrew Solomon parle de la dépression en ces termes : La dépression est un manque d’amour, (p.15). Cette perspective change radicalement l’angle de visée de plusieurs de nos interventions, qu’en pensez-vous? Vous voyez-vous dans une réunion d’équipe dire à vos collègues que vous avez donné de l’amour à une personne que vous avez en suivi ou qui vient de vivre un épisode suicidaire?

D’où nous vient l’idée de porter assistance à l’AUTRE en difficulté? L’AUTRE qui casse impunément la chaîne de nos joujoux conceptuels tels que les « limites », « le volontariat de la personne », la « motivation », la « frontière », « les réseaux intégrés de service », l’approche alternative…

Dans un monde criblé de personnes pauvres, d’exclus de toutes sortes, qui persistent clandestinement à cultiver des lambeaux de citoyenneté, que penser de notre suffisance affichée à l’égard des fous, des ratés du monopoly high-tech que constituent nos démocraties avancées?

Pourquoi cette souffrance résiste-t-elle à nos savantes planifications stratégiques, nos plans de transformation de services, nos réseautages, les monitorages, la suprarégionalisation, la surspécialisation, le Bupropion, le Reméron? Eh bien je vais tenter une réponse : les planificateurs de services, les intervenants de tout poil, les communautaires, les docteurs et les « nurses » versent souvent dans une sorte de schizophrénie organisationnelle, l’hérésie consistant à penser que leur réalité devient LA RÉALITÉ.

Suffit-il d’affirmer une chose ou de l’écrire pour que cette chose devienne réalité? N’y a-t-il pas une hallucinante beauté entre le délire d’un Richard qui entend la voix de Barak Obama à travers la tuyauterie de sa cuisine et celui d’une Monique qui, dans le bureau d’une Agence de santé et de services sociaux à Québec, dresse des trajectoires de service avec la croyance que la « powerpointisation » du réel change le réel? Qu’importe si la gravité des folies en présence est inversement proportionnelle aux revenus des personnes!

Au-delà des mots, des méthodes, des approches, des systèmes, le mystère des mouvements de marées de la vie et de la souffrance échappe aux pilules, aux systèmes et aux planifications stratégiques. Nous assistons au ballet mystérieux des « réels » de la réalité et de la vie. J’y reviendrai un peu plus loin.

Comment penser que l’on peut changer des pratiques ou des façons de faire sans toucher les individus qui les incarnent, autant dire qu’un paquet de briques peut amortir la chute d’un individu!!

Au pays de la folie, nous agissons trop souvent comme de bons blancs suffisants, issus d’organismes non-gouvernementaux suffisants (que l’on provienne des CSSS, ou des groupes communautaires!) qui, sous le prétexte d’apporter le SAVOIR à ces pauvres noirs, profitons des services de la bonne, du jardinier et du chauffeur…

Faudrait-il penser, comme certains, que la misère a engendré une engeance d’intervenants qui se perpétue sur le dos de la misère? Appartenons-nous au cartel de la misère, à une sorte d’industrie du B.S? Non je ne le crois pas.

La souffrance du fou a-t-elle un sens? La souffrance de la personne suicidaire a-t-elle un sens? La souffrance de l’intervenant a-t-elle un sens ? Comment donner un sens au non-sens me direz-vous? Saurions-nous faire l’anthropologie de nos expériences de souffrance et leur donner un sens? Je fais l’hypothèse qu’il y a un lien social, un partage collectif du rapport à soi dans la souffrance, qui peut être utile à autrui.

Le fou et l’intervenant se ressemblent trop. En fait, Ils sont OUTRAGEUSEMENT humains, tous deux terrifiés à l’idée de mourir et de souffrir. La rencontre des deux folies, celle du fou et celle de l’intervenant, ou celle de la personne suicidaire et de l’intervenant, ça ressemble trop souvent à deux danseurs qui se fuient du regard et qui se pilent sur les pieds. Au fait, difficile d’aimer la danse si un des partenaires tient le DSM-4 d’une main et tente de vous faire tourner de l’autre. (Le DSM-4 est la Bible de la classification diagnostique utilisée en psychiatrie en Amérique du nord) Chers amis, avez-vous déjà fait l’expérience du désespoir, ou de la dépression, ou du non-sens? Votre statut d’intervenant vous prémunit-il contre ce genre de situation?

J’ai plusieurs fois dans ma vie fait l’expérience du désespoir et du non-sens. Pourquoi me battait-on dans les cours d’école? S’agissait-il d’une sorte de loi des séries? Non… j’étais comme ma mère, elle aussi se faisait battre… Et ce jour du printemps 1982 où je fus amené à l’urgence à la suite d’une tentative de suicide par overdose de médicaments, l’infirmière traitante se moqua de moi et, tout en m’intubant, me dit gentiment : Y devait être gros ton mal de tête pour prendre autant de médicaments!! Et du coup, du trou noir dans lequel j’étais, a surgi la conscience montante que j’étais humain, un bel humain même, qu’il fallait protéger, au moins comme un koala ! Cette conscience montante de la vie en soi survient souvent dans les pires moments, et rejoint peut-être le concept de résilience que Boris Cyrulnik appelle ce merveilleux malheur, cet espoir inattendu. Je voudrais ici vous lire un extrait d’un magnifique livre de Gil Courtemanche « Un dimanche à la piscine à Kigali ». Lorsque le narrateur parle d’une promesse d’amour entre deux Tutsis qui, dans le délire du génocide rwandais, vont être exécutés, Courtemanche écrit :

« Comme dans un de ces sursauts d’humanité qui s’emparent parfois des hommes quand semblent n’exister que la fuite et la mort comme issues, ils pariaient sur la vie. »

Il y a quelques années, après une rupture amoureuse, alors que la tristesse m’enfermait dans une chute magistrale et certaine, je me refusai à entreprendre une deuxième thérapie. Une formidable amie intercéda afin que je rencontre une sœur cloîtrée de sa connaissance, moi qui, au demeurant, ne croyais plus ni en Dieu ni en diable. Je rencontrai donc cette sœur, Marie-Jacqueline, au cloître, et, sans la technologie d’intervention habituelle (ni reformulation, ni reflet), elle m’entoura d’une telle chaleur et d’une telle humanité que cette petite sœur aux grands yeux fit dévier le cours de mon désespoir.

Je crois, comme Steve Paquet, anthropologue, que l’expérience de la souffrance prend racine à l’intérieur de chacun de nous et ne peut se passer de la médiation du regard et du jugement d’autrui, qu’il y a un lien social dans tout cela. Malgré la singularité de l’expérience intérieure de la souffrance, puisque c’est au-dedans de soi que chacun peut découvrir et interpréter les significations que recèle sa souffrance, c’est l’AUTRE qui nous aide à comprendre ce que l’on vit. Et si l’autre contracte et rétrécit votre souffrance à la banalité d’un mal de tête, au dysfonctionnement d’un synapse au cerveau et à la classification diagnostique du DSM-IV, vous croyez que vous n’êtes plus que cela. Monsieur Paquet, dans son livre Folie, entraide et souffrance, démontre que la folie et la souffrance ne sont pas qu’une altération physique du corps, mais une pathologie du lien social entre la personne souffrante et son entourage. Je cite, à la page 15:

« L’essentiel à retenir ici de ces propos est que la souffrance et la maladie sont des expériences humaines qui engagent une série d’actes interprétatifs impliquant une multitude d’acteurs sociaux ayant à partager un espace culturel commun….Le défi d’une approche interprétativiste de la souffrance est donc d’arriver à dresser le portrait des significations à partir de ce que le souffrant peut en dire.»

Fait à remarquer, malgré un discours dominant sur les causes biologiques des maladies mentales, ces théories demeurent somme toute négligeables dans le récit expérientiel des usagers et des intervenants qui font l’expérience du rétablissement ou qui donnent un sens à leur vie.

II n’est pas possible de soutenir et d’accompagner une personne qui se rétablit si l’intervenant lui-même n’accepte pas de procéder à son propre rétablissement, c’est- à – dire de donner un sens à son expérience personnelle.

J’introduis ici un concept que j’appelle la résonance : Plus un intervenant a la capacité de rechercher et de donner un sens à sa propre vie, plus il pourra répercuter en écho chez l’autre un sens à sa vie.

Pour Deegan, Carling et Anthony, tous tenants de l’école de Boston en réadaptation, la première étape d’un processus de rétablissement consiste à donner un sens à son expérience personnelle. Bien sûr, je suis d’accord avec eux. Toutefois, j’ai acquis la conviction qu’un préalable au soutien et à l’accompagnement d’une personne est que l’intervenant lui-même accepte de procéder à son propre rétablissement.

Il y a un rapport mutuel d’empowerment (en français : appropriation du pouvoir d’agir) à établir entre la personne et l’intervenant si l’on veut passer de l’oppression à l’expression. Je le disais en début de conférence, cesser de se comporter en apprenti sorcier et partager de l’humanité avec les personnes suppose un changement de pratique, un renversement du rapport de force traditionnel en faveur de l’expression et de la recherche du sens à la vie. Dans un livre paru en 2003 La vie qui bat et que je vous recommande, Christiane Cadieux intervenante à Diogène et Jacky Levac font un témoignage à deux voix où l’on assiste, sur une période de six ans, à la renaissance de Jacky à travers un rapport mutuel d’empowerment. À propos de ces années de psychiatrie Jack dira :

« Ce que je retiens de la psychiatrie, c’est qu’ils m’ont mise en situation de honte, de peine et de rage. Toutes les doses de pilules, jusqu’à trente pilules par jour, qui ont gelé mes émotions en plus de m’avoir ôté ma dignité, mon jugement envers moi et mon entourage de même que ma confiance en moi. Et il y a les injustices envers les patients de la psychiatrie. Le plus important, c’est que je continue à reprendre du pouvoir sur ma vie et que j’arrête de me confier à eux, mais plutôt à une personne qui prend le temps de m’écouter au lieu de me geler. » P.280

Le processus de rétablissement des personnes génère chez les intervenants le stress de compassion qui peut générer la fatigue de compassion et le burn-out.

Le stress de la compassion chez l’intervenant provient de l’usure incontournable résultant de la fréquentation du malheur et de la souffrance des personnes et il se traduit par un ensemble d’indices corporels, biologiques et psychiques découlant de sa propre souffrance et résultant de l’empathie manifestée à l’égard de la souffrance des autres. Compatir à l’autre, c’est prendre le risque de s’exposer, de souffrir et de grandir. Je crois que que c’est une réalité dont l’École de Boston ne parle pas suffisamment.

Prendre le risque de la compassion c’est choisir d’accompagner la vie, parfois malgré elle.

Prendre le risque de la compassion peut jeter toute votre humanité, par des phénomènes de transfert et de contre-transfert, dans l’inhumanité du monde.

Prendre le risque de la compassion vous propulse au cœur de vous-même dans le nonsens de votre vie, de vos blessures et de votre ombre, l’autre et vous ne faites qu’un, une seule et même blessure, une sorte d’inceste de la misère existentielle, un fabuleux chaos à partir duquel l’intervenant et « l’intervenu » peuvent se reconstruire et se développer.

Luc Vigneault, dans son livre Aller-retour au pays de la folie fait état du découragement largement répandu dans les équipes de santé mentale ; lorsqu’une personne en suivi rechute, l’intervenant peut rechuter aussi… Il écrit à la page 135 :

« Le processus de rétablissement n’est pas facile : c’est un parcours pénible, souffrant. On n’en voit pas toujours l’aboutissement, surtout au début. Les rechutes elles-mêmes font partie du processus. J’ai fait beaucoup de rechutes avant de me rétablir de façon bien assurée. Les gens qui m’ont observé de l’extérieur pendant mon processus de rétablissement ont dû être bien découragés de me voir tomber si souvent. »

Nous devons soutenir le processus de rétablissement des intervenants par des approches expérientielles mettant à contribution le vécu personnel et professionnel des intervenants de nos équipes de santé mentale.

Nous l’avons dit plus haut, l’idée de résonance participe de l’ouverture des intervenants à expérimenter le rétablissement en écho avec une autre personne. Cette expérience comporte des risques, c’est-à-dire qu’elle touche l’âme et initie au chaos, corollaire de tout apprentissage sur soi. Il n’est pas possible de prendre le risque d’accompagner l’autre sans prendre des risques avec soi-même.

Ma réflexion ici consiste à dire qu’il ne faut pas se limiter à parler de la nécessité de redonner du sens à la vie des personnes ou à la nécessité de susciter le rétablissement. Nous ne pouvons faire l’économie de VIVRE ces réalités dans nos équipes. Je soutiens qu’il y a un risque de perdre de vue la notion de rétablissement si la recherche du sens à la vie ne devient pas une pratique dans nos milieux communautaires et institutionnels. En cela je constate que l’école de Boston ne parle pas des effets du stress de compassion pas plus qu’elle ne suggère de moyens afin de faciliter une pratique d’accompagnement et de recherche du sens à la vie. Je vais vous en suggérer une qui en vaut bien d’autres, celle de Pech…

L’extrême pauvreté et les problématiques multiples (toxicomanie, instabilité résidentielle, isolement social) vécues par les personnes touchent et déciment les équipes de santé mentale qui interviennent dans un contexte d’urgence psychosociale (centres de prévention de suicide, équipes d’intervention de crise, équipes de soutien communautaire, etc.)

Comme intervenant, on ne peut traiter à la fois ses propres blessures et celle de l’aidé. Il devient donc important de se donner des conditions afin de trouver un sens à son expérience personnelle. Ce faisant l’intervenant pourra mieux soutenir les rêves et les espoirs de rétablissement des personnes.

Depuis plus de dix ans, afin de donner un sens au non-sens, l’équipe de Pech a mis en place une pratique de soutien et d’échange du vécu des intervenants à partir d’une supervision clinique, en psychothérapie corporelle intégrée (PCI). Dans un contexte où, au Québec, les soignants se retrouvent décimés par les problèmes de santé mentale, une telle pratique de soutien m’apparaît très porteuse.

Le but premier de la psychothérapie corporelle intégrée consiste, selon Rosenberg, qui en est le créateur, à aider l’individu à se réapproprier le Soi. En très résumé, il s’agit de déterrer les blessures originelles de la personne et d’établir des liens entre ce scénario, les mécanismes de défense adoptés par la personne pour survivre et le moment où le soi a cessé de se développer; ensuite on reprend le travail d’institution de soi là où il s’est arrêté. Il s’agit d’un perpétuel mouvement de va-et-vient entre différents éléments, mais en revenant toujours au corps. Rosenberg affirme que l’on ne peut pas être différent, comme personne intervenante dans sa vie professionnelle et sa vie personnelle.

L’activité de PCI se déroulent en deux temps. Dans un premier temps, nous expérimentons, par des exercices et des mises en situation, les concepts de base de la psychothérapie corporelle intégrée (notions de frontière, de contact, de transfert, de contre-transfert, etc.). Dans un deuxième temps, un intervenant présente une histoire de cas, de son choix, sur laquelle nous travaillons le reste de la séance. Fort apprécié de tous, ce type de supervision clinique, cette pédagogie expérientielle, fait appel tant au vécu personnel qu’à la formation professionnelle, qu’il s’agisse de l’intervention ou de la communication entre chacun des membres de l’équipe.

Parier sur la vie, c’est non seulement l’essence du rétablissement, mais c’est une conduite éthique. Si nous perdons le sens de la dignité, de l’unité, de la souveraineté des humains que nous accompagnons, peu importe le diagnostic ou l’état de régression de la personne, il y a rupture d’humanité et frein au processus de rétablissement.

Cette déshumanisation ne marque pas seulement le vécu de ceux à qui on a volé l’humanité, mais aussi le vécu de ceux qui l’ont volé…À 18 ans, alors que j’étais préposé à l’entretien ménager au Centre hospitalier Robert-Giffard, j’ai vu comment on volait l’humanité d’Arthur Leblanc, ce grand violoniste, incapable d’aligner sa cuillère sur sa bouche afin de manger ses céréales tellement il était médicamenté, avec, en prime, les injures des préposés parce qu’il salissait le plancher. J’ai eu honte d’assister à ce spectacle et j’ai voulu faire quelque chose. Trente-deux ans plus tard, je vous raconte cet incident, et force m’est de constater qu’il y a encore trop d’oppression spécifique à l’endroit des personnes qui ont un diagnostic psychiatrique (pauvreté, discrimination, statut de citoyen de deuxième classe). Se peut-il que les taux préoccupants de burn-out dans les équipes de santé mentale au Québec, outre les causes organisationnelles, proviennent du manque d’humanité prodigué tant aux personnes qu’à nous-mêmes comme intervenants?

QUAND ON DÉHUMANISE, ON DESEMPOWERISE et, ne l’oublions pas, cela vaut autant pour la personne que pour l’intervenant!

Tantôt l’intervenant désespéré trouvera des fragments d’espoir à travers la vie et le bonheur de la personne qu’il a en suivi, tantôt c’est la personne qui s’accrochera à la rencontre avec son thérapeute ou son intervenant pour ne pas sombrer dans le trou noir. Même si j’écarte l’idée simpliste que nous serions tous égaux devant la souffrance, la souffrance de la psychose de mon voisin ne se comparant pas à ma peur de l’abandon, j’ose dire que l’expérience de la folie, ce démon destructeur, cet enterrement de l’esprit, ce trou noir, fait partie de ce que Patricia Deegan appelle la conspiration de l’espoir, que la lumière peut émerger de ce trou noir, que la folie peut contenir des forces positives et réparatrices insoupçonnées. Je vous invite à réfléchir aux situations où c’est la personne que vous aviez en suivi qui vous a redonné de l’espoir dans votre vie d’intervenant ? Il y a sûrement eu aussi des occasions où la personne vous a remercié de votre compréhension ou de votre humanité et que cela a constitué un moment clé de son rétablissement. Qu’est-ce qui s’est passé selon vous ?

À titre d’intervenants, nous partageons une humanité avec les personnes diagnostiquées comme malades mentales. L’intervenant désespéré peut aller jusqu’à s’enlever la vie, il travaille peut-être dans un centre de prévention du suicide afin de se maintenir en vie ; un psychiatre peut tout aussi bien faire le métier pour venger sa mère qui se trouvait de l’autre côté du bureau… Allez savoir…

Certes, à titre d’intervenants, nous partageons ce legs d’humanité avec les personnes dites malades mentales, il y a, pourrions-nous dire une solidarité des ébranlés. Et qui plus est, il n’y a pas que les intervenants patentés qui peuvent apporter du réconfort aux personnes. Luc Vigneault raconte dans son livre Aller-retour au pays de la folie, à la page 36:

« Nous trouvions un réconfort inattendu dans la présence des gens de ménage qui venaient fumer dans notre aile pendant leur pause (…) Ce sont eux qui nous aidaient le plus. Ils nous traitaient comme des êtres normaux et savaient nous faire sentir que personne n’est à l’abri de la détresse. Cela nous soulageait. Quand on leur parlait de nos états d’âme, ils nous écoutaient et nous répondaient dans un langage amical et accessible, ce que ne faisaient pas nos psychiatres.»

CONCLUSION

Prendre le risque de la compassion et du rétablissement transforme les perspectives d’intervention tant dans les pratiques éthiques que dans la recherche du sens à la vie.

J’aimerais en conclusion dégager quelques principes actifs d’un engagement éthique entre les intervenants et les personnes qui vivent un problème de santé mentale :

  1. Il y a un lien social, un partage collectif du rapport à soi dans la souffrance, qui peut être utile à autrui. La souffrance a un sens si elle peut se dire.
  2. II n’est pas possible de soutenir et d’accompagner une personne si l’intervenant lui-même n’accepte pas de procéder à son propre rétablissement. Il y a un rapport mutuel d’empowerment entre la personne et l’intervenant si l’on veut passer de l’oppression à l’expression. (Bien sûr l’intervenant doit prendre soin de lui « ailleurs » que dans l’espace thérapeutique qu’il offre à la personne qu’il accompagne).
  3. Le processus de rétablissement génère chez les intervenants le stress de compassion qui peut générer la fatigue de compassion et le burn-out.
  4. Nous devons soutenir le processus de rétablissement des intervenants par des approches expérientielles mettant à contribution le vécu personnel et professionnel des intervenants de nos équipes de santé mentale.
  5. Si nous perdons le sens de la dignité, de l’unité, de la souveraineté des humains que nous accompagnons, peu importe le diagnostic ou l’état de régression de la personne, il y a rupture d’humanité et frein au processus de rétablissement.

En terminant, j’aimerais vous dire :

Qu’il ne faut pas craindre de plonger encore dans la nécessité de vivre. Chaque moment qu’on vole à la peur est un paradis. La souffrance est là pour nous conduire au large de nos peurs.

Merci à vous!!

Benoît Côté

BIBLIOGRAPHIE

Cyrulnik, Boris. Un merveilleux malheur, Editions Odile Jacob,1999
Deegan, Patricia. Recovery and the Conspiracy of Hope, 1996 Levac,
Jacky et Cadieux, Christiane. La vie qui bat DU désespoir à l’autonomie en passant par la relation d’aide, Stanké, 2003
Paquet, Steve. Folie, Entraide et souffrance, Anthropologie d’une expérience parentale Les Presses de l’Université Laval, 2001
Rosenberg, Jack. Le corps le soi et l’âme, Québec-Amérique, 1989
Solomon, Andrew. Le diable intérieur, Anatomie d’une dépression Albin Michel, 2002
Vigneault, Luc et Cailloux-Cohen, Suzanne. Aller-retour au pays de la folie Éditions de l’Homme, 1997