Pech : Autochtones de la compassion

Le temps se venge de ce que l’on fait sans lui.
Michel Serre

Quinze ans déjà. Quinze ans de maquis. Toutes ces années à développer des réseaux antiesclavagistes, à tenter de soustraire à l’opprobre d’une majorité de Blancs bien pensants une minorité, à se battre afin que les «fous dangereux» aient Droit de Cité, de l’affaire Barnabé à l’affaire Castagnetta.

L’équation maladie mentale + judiciarisation = dangerosité tue lentement celui qui la porte, le rend monstrueux, à contrôler socialement, l’établit solidement dans le bestiaire des bonnes gens. Le fou n’est plus comme un autre soi-même, une part de soi : il incarne le chaos, l’erreur, la dysfonction. Le niveau d’exclusion sociale, de déni de droits, de souffrance vécue par les personnes, vous propulse au cœur de votre propre humanité, de vos blessures et de votre compassion. En creusant un peu, on s’aperçoit que l’économie néo-libérale tire avantage de ce que les humains ne soient plus des sujets mais des objets à gérer, qu’un problème de santé mentale se règle uniquement avec des molécules dont l’industrie pharmaceutique récoltera grands profits, que ceux qui tombent sur le parcours de l’économie ne doivent pas entraver la marche des autres, les gagnants.

Accompagner des personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale graves et de justice fait de vous une meilleure personne, pas seulement au sens biblique, parce que ce que vous faites au plus petit d’entre les siens, c’est, paraît-il, à Lui que vous le faites… Mais à bien y penser, il pourrait s’agir d’un avantage social significatif vu l’absence de fonds de pension dans le milieu communautaire!!

Depuis quinze ans, plus d’une centaine d’intervenants ont conjugué humanité et ingéniosité afin de ranimer auprès des utilisateurs de Pech le sens à leur vie, l’espoir. La vidéo de Philippe Chaumette du collectif Les déclencheurs, Des aideurs de mal pris, qui sera rendue publique en décembre 2007, rend délicatement compte de ces gestes d’humanité.

Je me souviens avec nostalgie, un peu comme des précurseurs des vols spatiaux habités, comme des premiers bip, bip des Spoutniks, des pionniers sur le terrain de la pratique de Pech : Édith Bouchard, Sylvain Morneau, Christian Vallée, Judith Bruneau, Jean-François Bolduc, Monic Poliquin. Mais trêve de passéisme! Il fallait un pareil compost afin que naissent ensuite les jolies fleurs de la génération « Y ». Jason, Patricia, les Geneviève, Catherine, Martin, Caroline, Noémie, Véronique, Marie-Chantal, Bernard, Nicolas, Rachelle, Marie-Ève, les Audrey, Sonia et tous les autres. Ces jeunes sont le présent et l’avenir de Pech!

Je me souviens également du temps où des membres de l’équipe se questionnaient sur l’à-propos et le professionnalisme d’une entrevue faite dans un restaurant, du système de facturation du ministère de la Sécurité publique à 15,42 $ par intervention par personne par jour, des onze personnes que nous avions en suivi au 31 mars 1993, de notre budget annuel de 100 000 $, ainsi que de notre salle de réunion du 800 d’Youville, sans fenêtres et dont le plafond faisait de l’eau à tous les printemps!!

Après de multiples réflexions, doutes, recherches et solutions trouvées, force est de constater que nous avons été la première équipe de soutien communautaire à Québec, issue du mouvement québécois des pratiques communautaires alternatives en santé mentale et du mouvement progressif de la réadaptation de la côte Est des États-Unis, à proposer une pratique qui repose sur le développement de l’autonomie des personnes, l’activation du sens à la vie, la participation sociale, la défense des droits sociaux des personnes et le fait de considérer celles-ci comme des citoyens à part entière.

Je me souviens de l’implantation de la pratique de travail de milieu à Pech, en 1996, de l’audace ou de l’inconscience manifestée à l’époque à combiner l’approche du travail de rue et l’intervention en santé mentale suscitant ainsi une controverse certaine à L’ATTRueQ (L’association des travailleuses et travailleurs de rue du Québec). Disons qu’il a fallu de l’audace et un certain pouvoir de conviction au gros Jeff (Jean-François Bolduc) et à Monic Poliquin, la belle et la bête, afin d’aplanir les difficultés. L’adhésion de Pech à une telle pratique pro-active adaptée à la santé mentale a constitué une première à Québec et peut-être même au Québec. En fait Jean-François Bolduc se fondait tellement aux milieu underground de la rue, qu’un jour, j’ai reçu un appel d’un officier du Centre de détention qui vérifiait son identité, à la suite d’un changement de quart, croyant qu’il s’agissait d’un détenu qui voulait s’enfuir, plutôt qu’un intervenant de Pech!!

L’époque de notre déménagement au troisième étage de la maison Dauphine a constitué un temps fort de notre histoire, surtout que d’aucuns firent de la regrettée Fourmi atomique un lieu de réflexion sur l’action communautaire… et le billard! Le regretté Michel Boisvert à titre de président du conseil d’administration de Pech ne manquait pas de couleur quand on sait avec quelle facilité il pouvait s’exprimer sur tous les sujets, même ceux qu’il ne maîtrisait pas parfaitement!

Au milieu des années 90, nous jetions les bases de notre approche de déjudiciarisation par la structuration de notre service de crise 24/7 avec les policiers. Avant la fusion des municipalités à Québec, nos services étaient requis pour au plus 100 sorties avec les policiers par année. Aujourd’hui, dans la foulée de notre désignation à titre de mandataires de l’application de la loi P-38.001, bon an mal an, c’est près de 1 500 sorties par année que nous effectuons. En cette matière nous avons été la première équipe, au Québec, à proposer un tel partenariat aux policiers. Je ne suis pas peu fier de constater aujourd’hui que l’organisation des services de crise que nous avons proposée à la région en 2002, Serge Turcotte, ancien directeur du Centre de Crise et moi-même, désignant le Centre de Crise de Québec à titre de répondant pour la population en général et Pech à titre de répondant pour les services policiers, fait de la région de Québec un modèle dans la province. Et voilà que se pointe l’Info-social 811, en espérant qu’il ne s’agit pas encore d’une pensée vide qui se veut pleine, d’un droit de cuissage que se réservent certains gestionnaires institutionnels sur les pratiques communautaires.

Je n’oublierai jamais l’intense vérité de nos sessions d’équipe en PCI (psychothérapie corporelle intégrée) à la Maison Dauphine, sous la supervision de Merardo Arriola Socol, de même que la beauté et l’émotion dégagée par la chapelle des Jésuites où elles se tenaient. Je n’avais pas l’impression de monter au ciel, mais de descendre en moi-même, ce qui peut s’apparenter sûrement!

De 1999 à aujourd’hui, Pech atteint ses grosseurs, comme dirait Victor-Lévy Beaulieu. Nous passons de 6 employés à quarante-cinq, tous autochtones de la compassion, actualisons le volet hébergement 30 jours, négocions avec le syndicat indépendant des employés de Pech, le Sipech, et développons le logement social sur la rue Dorchester. Nous donnons dans le logement social, car il s’agit du premier besoin identifié par les utilisateurs depuis nos débuts. Nous avons appris à vivre avec les aléas de la recherche de sites, les échéanciers élastiques de certains entrepreneurs et, sans la supervision et le soutien du groupe de ressources techniques Action-Habitation, nous n’y serions jamais arrivés!! Et au-delà des aspects techniques, il y a nos éclats de rire à Réjean Boilard et à moi, l’humour comme stratégie de résistance aux imbécillités heureuses, qu’aucun manuel sur l’intersectorialité ne mentionne. Par ailleurs, où sinon à Pech un d.g. et une adjointe administrative peuvent-ils se permettre l’écoute intégrale du Requiem de Verdi, un soir de Mercredi des Cendres, comme exutoire au vol de la petite caisse?

Eh bien, nous avons traversé le temps et les modes, de l’encadrement clinique au suivi régulier, du suivi régulier au soutien communautaire, du soutien communautaire au soutien communautaire d’intensité variable, du soutien communautaire d’intensité variable au modèle de soutien communautaire centré sur les forces, de l’appropriation du pouvoir d’agir au rétablissement!! Alors voilà. Nous entrons dans la troisième vie de Pech, celle du paradigme sur le rétablissement, après la période homérique et initiale de la «fondation» des pratiques et celle qui a suivi la période de l’«intersectorialité». Qu’adviendra-t-il de Pech? Souhaitons que la pensée non linéaire de Pech soit capable d’admettre encore longtemps la complexité et le paradoxe, les zones d’aventure et d’avenir incertain. Qu’adviendra-t-il de moi? Eh bien, tant que je pourrai encore traverser le bureau de Pech en dansant avec une boîte de carton sur la tête, tout ira bien…

Benoît Côté
Extrait du rapport annuel de Pech 2006-2007