« La game est toffe, faut que tu wake up », ou la perte de l’innocence dans une époque trouble

Si tu n’espères pas,
tu ne rencontreras jamais l’inespéré
Héraclite (Fragment XXI)

Note : Ce texte s’adresse à un public de 18 ans et plus et contient des scènes explicites de pensée critique et de débats à venir. La supervision des gestionnaires n’est pas conseillée.

13h12

Sans invitation, ils débarquent à six sur le « chantier » de nos travaux psychosociaux, il y a soudainement dans l’air cette subtile sensation de baisse de la pression atmosphérique mêlée à une odeur de « fuel ». Mon rythme cardiaque augmente, l’attaque est imminente.

Ils s’y prennent à six, nous sommes trois, un exemple classique de logique institutionnelle qui impose son rapport de force à l’endroit des pestiférés qui osent discuter les façons de faire et d’intervenir, qui veulent améliorer les déterminants de santé des personnes utilisatrices, en somme, qui dérangent l’ordre établi et contredisent le credo de l’idéologie gestionnaire relayé par les Écoles d’administration publique de ce monde.

14h45

Le groupe de prédateurs, formé de « l’establishment » des silos, des olibrius du contrôle, des crispés de l’innovation, des « redditionneux de comptes », des borgnes de la réalité des besoins des hommes et des femmes de nos quartiers, de l’élite des savants guichets d’accès… aux listes d’attente interminables, des imputables du débordement des urgences, va bientôt sévir!!

Ils nous encerclent, être novateur ou créateur ne sert à rien, montrer de la cohérence en lien avec le plan d’action en santé mentale au regard du rétablissement non plus, donner une place significative aux personnes utilisatrices dans l’évaluation et la planification des pratiques… encore moins. Les paradoxes rendent fou et, à cette vitesse, l’idéologie gestionnaire n’est pas loin de m’achever. Pourquoi autant de nouveaux mots, comme approche populationnelle, hiérarchisation des services, module d’évaluation liaison, réseau local de service, pour imposer ce bon vieux et traditionnel rapport de force du plus gros partenaire sur le plus petit (dixit la Commission Rochon) ? Cette violence institutionnelle vous traverse le corps, fait mal et rejoint la bonne vieille intimidation de la cour d’école, celle qui vous marque pour la vie. C’est net, c’est précis, et au final, ça donne pas dans la dentelle!! Au moins « Rambo », sur la côte Nord, a le mérite, lui, de nous épargner l’anesthésiant langage technocratique!!

 

Idéologie gestionnaire et perte d’espace démocratique

Désolé monsieur Aucoin1, depuis que je m’applique à suivre vos enseignements, à l’égard du concept d’une gouvernance créatrice de valeurs et que je m’élève contre le non-sens de certaines décisions prises dans le réseau de santé, que j’applique votre moto du « rôle du gros bon sens » et du « ça fait-tu du sens de » je dépéris intellectuellement!! Beaucoup de mes interlocuteurs des établissements s’offusquent à l’idée de « faire autrement » ou de « penser en dehors de la boîte » et d’autorité, imposent leur délire managérial du seul fait de se situer en haut de la chaîne alimentaire étatique de l’organisation des services. Je rappelle ici qu’une pensée qui n’est jamais remise en question devient forcément insignifiante.

Instigateur du concept de l’idéologie gestionnaire, De Gaulejac2 décline celle-ci en trois éléments : premièrement l’idéologie gestionnaire interprète toujours la réalité en chiffres et en ratios, la reddition de compte a toujours préséance sur l’évaluation des pratiques ou sur le sens et la finalité du travail (les chiffres cachent les idées); deuxièmement, pour les tenants de l’idéologie gestionnaire, il n’y a pas d’autre façon que la leur de faire fonctionner les organisations, troisièmement, pour eux, les conflits et la pensée critique sont considérés comme nuisibles à la bonne marche de l’organisation.

L’espace de liberté et l’esprit de créativité, avec comme corollaire la capacité d’exercer une pensée critique qui prévalait dans les officines gouvernementales des années 60, et bien, c’est… terminé!

 

Indignez-vous!!

Stéphane Hessel, 93 ans, dont le livre Indignez-vous !3 a été le fer de lance d’un vaste mouvement citoyen à Madrid, New York, Tokyo et Santiago, et l’inspiration du mouvement d’Occupy Wall Streetet des indignés de St-Roch, souhaite à tous et chacun d’entre nous d’avoir notre motif d’indignation sans quoi nos peurs nous guident et alors toutes les dérives sont possibles : nazisme, néolibéralisme excessif ou dérives managériales de notre système de santé mentale… Le formidable ébranlement de la grève étudiante au Québec me donne à penser que le dépérissement du climat politique, l’intransigeance et la « managérisation abusive » qui caractérisent notre système de santé mentale depuis plusieurs années ne constitue pas une fatalité et que l’on peut changer cet état de fait si l’on se mobilise de l’intérieur ou à l’extérieur du système.

« Il y a dans l’air, un peu partout, une volonté de se faire entendre, de se tenir debout devant la logique implacable du marché et contre l’idée d’un état au service d’intérêts particuliers. Ce désir d’agir est rassurant pour la santé de notre démocratie… Un fil conducteur traverse pourtant les mobilisations québécoises… : la défense du bien commun, des services publics et d’une certaine idée du rôle de l’État. »4.

Face à l’échec d’une certaine forme de démocratie, comme le rappelle Manon Cornellier, le mouvement citoyen Occupons Wall Street, tout en dénonçant les abus du système financier international, se bat pour une plus grande justice sociale et une meilleure protection de l’environnement et annonce peut-être l’avènement de « tremblements telluriques locaux » qui toucheront notre façon de concevoir l’organisation des services de santé mentale au Québec afin de répondre aux besoins des pauvres et des exclus. En marchant dans le Nouvo St-Roch, en octobre dernier, j’ai vu sur le trottoir, en face du restaurant Le Cercle, un endroit ultra-branché, une citation peinte sur le trottoir. C’était écrit : « Allo ! Are you nobody too? ». Il y a des signes parfois…

J’ai la conviction que le ras-le-bol de la population à l’endroit des politiciens inclut aussi un ras-le-bol des citoyens en lien avec la gouvernance des institutions et celle de la santé n’y échappe pas. Les citoyens et la société civile, par ses organismes communautaires, doivent être impliqués car comment peut-on « créer plus de communauté » ou plus d’humanité sans eux? Comment se fait-il que malgré les innombrables ratées de nos réseaux et de nos systèmes, nos institutions s’efforcent de dire, ad nauseam, que tout va bien?

De plus en plus de personnes, avec ou sans problèmes de santé mentale et en raison de la crise économique, se retrouvent dans des conditions précaires ou carrément à la rue, devenues inutiles et indésirables et risquent la judiciarisation; de toute façon, elles deviendront vite invisibles dans l’espace public !

Comment se fait-il que les refuges en itinérance continuent de déborder au Québec, malgré un plan d’action interministériel en itinérance signé en 2009 par neuf ministres, qu’il y ait des centaines d’utilisateurs de drogues intraveineuses à Québec et que l’on tarde à mettre en place un site d’injection supervisé, que nous ayons à Pech une liste d’attente moyenne de deux cents personnes dont la moitié vivent des problématiques de toxicomanie et de judiciarisation, que les listes d’attente en CSSS pour des suivis dans la communauté soient de plus de trois mois en moyenne, que de guerre lasse la direction de la santé mentale, après cinq années d’application de son plan d’action, en arrive à la conclusion que les cibles de mise en place de services de première ligne en santé mentale ne sont atteintes qu’à 40 %, que les prisons débordent de cas de santé mentale et de toxicomanie, que malgré les centaines de millions de $ investis dans les urgences du Québec depuis plus de vingt ans, elles débordent toujours?

 

Indignation no 1

Je n’aime pas que l’élite gestionnaire, (forum des d. g., les psychiatres, l’Agence) pervertisse la démocratie en imposant aux personnes utilisatrices, au réseau institutionnel et au réseau communautaire leurs seuls et uniques besoins de système. Nous ne sommes pas les sujets de monarques, nous avons droit de cité quant au partage du bien commun, des budgets. L’idéal d’égalité des partenaires dans notre réseau de santé mentale est perverti depuis plusieurs années, il n’y a pas de réelle intention de consulter, on ne peut changer des décisions qui se prennent ailleurs. Le communautaire n’a aucune possibilité d’influencer les décisions inhérentes au partage des allocations budgétaires dans le réseau puisque nous ne siégeons pas sur ces comités. Ce qui est plus grave, c’est que le retrait de ce droit se fait au mépris des utilisateurs que nous accompagnons et qui sont sans voix dans l’espace public. Les décisions sont prises d’avance par les gros joueurs du système, tout l’art consiste ensuite à donner au processus de consultation un vernis démocratique. Le communautaire vit une perte de confiance à l’endroit de nos institutions démocratiques puisqu’il a le sentiment de ne pas être pris au sérieux et, pour paraphraser un certain Léo Bureau-Blouin, de « jouer dans une pièce de théâtre » organisée par les gestionnaires du réseau de santé mentale et les planificateurs de services. L’idéologie gestionnaire est la sœur cadette du néolibéralisme.

 

Indignation no 2

Le système de santé mentale adopte des principes qu’il n’applique pas. Il n’y a pas de virage « rétablissement » ou de « psychiatrie citoyenne » qui s’opère au Québec, il n’y a que des discours, sans la pratique. Les stocks-options et la comptabilité créatrice sont à la grande entreprise ce que la reddition de compte et les ententes de gestion sont au réseau de santé mentale. Ça me fait penser au proverbe juif suivant : « Écoute toujours ton épouse mais fais le contraire!! »

 

Indignation no 3

Je n’accepte plus que des fonctionnaires, des professionnels du réseau, des gestionnaires, des planificateurs de services qui, sous prétexte d’être des salariés de l’État, se taisent devant leur chaîne de commandement tout en jouissant d’une sorte d’impunité par l’absence d’évaluation de la portée de leurs décisions.

Hessel nous rappelle que « Sartre nous a appris à nous dire : Vous êtes responsables en tant qu’individus ». C’était un message libertaire. La responsabilité de l’homme qui ne peut s’en remettre ni à un pouvoir ni à un dieu. Au contraire, il faut s’engager au nom de sa responsabilité de personne humaine. »5

 

Créer des pratiques intersectorielles dans une forêt de silos!!

Afin de résoudre les problèmes multiples des personnes que nous accompagnons, le paradigme du rétablissement, quoique essentiel, ne suffit pas. Il faut développer des pratiques intersectorielles agissant sur les déterminants de santé des personnes utilisatrices (logement, travail, retour aux études). Nous devons impliquer les personnes utilisatrices dans le développement de leur citoyenneté. Sherpa s’inscrit, comme nous le verrons plus loin, dans ce courant de pensée. Un œil décloisonné, un regard sociologique, est propice aux pratiques intersectorielles alors autant dire que Pech cadre mal dans le monde des spécialités et des sur-spécialités ou, si vous préférez, des silos… ou des super-silos ! L’intervention intersectorielle est une pratique sociale et politique, qui, en déconstruisant la logique des silos, des secteurs, des spécialités, dérange l’ordre établi.

Bien sûr, il est possible d’aborder l’intersectorialité sous plusieurs angles, mais laissez-moi l’aborder aussi sous l’angle de la poésie. (Non non je n’ai rien consommé n’ayez crainte!!!) Je veux vous parler de l’intersectorialité comme d’un poème, un poème qui naît de la révolte, une révolte contre le non-sens de la souffrance, une souffrance qui pourrait être évitée ou à tout le moins amoindrie pour des milliers de personnes au Québec, si nous avions la vision et le courage de remettre en question nos façons de faire.

L’approche intersectorielle dans le domaine des services sociaux n’est pas un comprimé qu’on dissout dans l’eau. Souvent innovante, l’approche va de pair avec une culture de gestion, une gouvernance qui a du courage, du temps, de la patience, un désir ardent « d’humanité » pour les plus démunis. Dit autrement, l’idée d’une pratique intersectorielle émerge souvent après que l’initiateur d’un projet ait éprouvé une sorte de révolte intérieure au regard d’une réalité sociale qui crée tant d’inégalités.

Une pratique intersectorielle implique, pour l’initiateur du projet à tout le moins, une dérogation à ses réflexes sectoriels, mais surtout un espace de discussion, de remise en question, un souci véritable d’améliorer les conditions de vie du groupe ciblé de même que l’amélioration de sa participation à la vie citoyenne.

L’intervention intersectorielle suppose un projet d’action sociale dans lequel l’esprit de solidarité a préséance sur tout appareil institutionnel qui en modifierait la nature.

 

Sherpa : « créer de la communauté »

Pourquoi Sherpa? Parce que les utilisateurs vivant des problématiques multiples nous ont parlé des multiples barrières bloquant leur accès à une vraie vie citoyenne. À la fin de l’accompagnement à Pech, beaucoup des utilisateurs ne se sentent pas affiliés et inclus à leur quartier, à leur communauté. Sherpa veut faire éclater les limites du suivi individuel et offrir de vraies perspectives d’avenir afin que les utilisateurs vivent des rôles sociaux, passent d’objets à sujets, accèdent à des parcours d’émancipation. Sherpa décloisonne les expertises des organismes communautaires et des services des établissements en les mettant tous ensemble à contribution de manière intersectorielle et dans l’approche du rétablissement afin d’améliorer la qualité de vie des personnes dans la communauté. Les ateliers de formation, les services de base (spécialiste en toxicomanie, psychiatre, pharmacien, insertion socioprofessionnelle, éducation) y seront disponibles.6

Vivre, aimer et être aimé, retrouver son caractère d’humanité, son statut de citoyen passe par un continuum d’apprentissages qui transcendent le caractère individuel de la relation d’aide. Voilà tout le défi de Sherpa au niveau de la programmation et que dire de son financement!!

 

Conclusion

En terminant, j’en appelle à vous tous, vous qui, des réseaux institutionnel et communautaire, croyez encore à la démocratie, à une réelle participation des organismes communautaires et à leurs réalisations concrètes dans la communauté : le temps de se taire est passé ! ! Quand nos actions au sein du système de santé mentale sont en perte de sens, de cohérence, nous nous devons, par respect pour nous-mêmes, pour les personnes utilisatrices ou pour le contribuable québécois, de rompre avec ce non-sens. Les pratiques intersectorielles vont au-delà des partenariats stricts ou des stratégies organisationnelles sectorielles. J’en appelle à votre engagement personnel et social afin de surmonter les obstacles au rétablissement des personnes utilisatrices de services en santé mentale. Déconstruisons l’idéologie gestionnaire et repensons la qualité des services à partir du point de vue de la communauté, des personnes utilisatrices et de leurs déterminants de santé, car, comme le disait Franco Basaglia, un artisan de la fermeture des hôpitaux psychiatriques à Trieste, en Italie : il n’y a de véritablement thérapeutique que la solidarité humaine!!

Benoît Côté
Extrait du rapport annuel 2011-2012 de Pech

  1. Aucoin, Léonard, formateur accrédité de l’AQESSS (Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux). Vers une gouvernance de valeurs, formation développée en partenariat avec l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées au privées et publiques. HEC Montréal, 2011.
  2. De Gaulejac, Vincent. La société malade de la gestion, idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Le Seuil, 2011.
  3. Cornellier, Manon. Des pas qui parlent. Le Devoir, 25 avril 2012.
  4. Hessel, Stéphane. Indignez-vous ! Indigène Éditions, 2011.
  5. Hessel, Stéphane. Indignez-vous ! Indigène Éditions, 2011, pp. 6-7.
  6. Côté, Benoît. Des origines de Pech au Centre de rétablissement Sherpa : une pratique en mouvement ! Pech, Québec, Juin 2011.