En France comme au Québec : le retour de la barbarie?

J’ai eu le privilège de rencontrer Patrick Coupechoux, journaliste au journal Le Monde et auteur du livre « Un monde de fous : comment notre société maltraite ses malades mentaux » à l’occasion d’un évènement international organisé par Folie-Culture en octobre 2006, DSM-V+ dévidoir de syndromes magnifiques. En guise de clin d’œil aux festivités du 400eanniversaire de la fondation de la Ville de Québec et afin de souligner les rapports étroits entre la France et le Québec, je vous présente la version inédite d’une analyse du travail de Coupechoux, à partir de son livre, des propos qu’il a tenus en conférence à l’occasion de l’évènement DSM V+ et d’articles parus dans Le Monde. Tout en démontrant que les progrès des neurosciences et de la pharmacologie ont permis de diminuer les effets secondaires de certaines classes de médicaments tout en favorisant la désinstitutionnalisation, Coupechoux, un cousin français exceptionnel, illustre de façon très pertinente comment la société post-industrielle dans laquelle nous vivons rend plus subtiles encore l’exclusion et la perte de citoyenneté des personnes qui vivent avec un problème de santé mentale.

Patrick Coupechoux, à partir des prémisses de son livre Un monde de fous : comment notre société maltraite ses malades mentaux, illustre les rapports entre la folie et notre fonctionnement social, et de ce fait, à titre de journaliste et de citoyen, il porte un regard critique et politique sur la façon dont la société traite ses malades mentaux. Il démontre que la mort lente de la psychiatrie de secteur et de la psychothérapie institutionnelle en France, et avec elles l’ensevelissement de maîtres-mots comme désaliénation, emploi, logements décents, retour dans la cité, citoyenneté pleine, laisse la place à la biopsychiatrie, à l’hospitalo-centrisme et au caractère foncièrement excluant de notre système social.

Il est loin le temps de la révolution désaliéniste d’après guerre qui reposait elle-même sur une idée elle-même révolutionnaire : celle que le fou est un être humain, que la folie fait partie intégrante de l’humanité, de son essence même… Les tenants de la psychothérapie institutionnelle insistent sur le fait que pour soigner les hommes il faut d’abord soigner les institutions qui les accueillent. 1

Les propos de l’auteur ne constituent en rien un brûlot altermondialiste, pas plus qu’un pamphlet antipsychiatrique postmoderne. L’angle sociétal choisi dérange et, à sa face même, déconstruit la logique managériale et productiviste du système de santé mentale québécois qui claironne l’efficience et l’efficacité. Ce système se gausse de projets cliniques aux reflets « scientistes », érige des programmes-clientèle sur-spécialisés en fonction de catégories diagnostiques distinctes, avec pour conséquences d’isoler ces utilisateurs de services en santé mentale et d’en faire la matière première de la biopsychiatrie et des multinationales du médicament. Coupechoux propose un cadre épistémologique transposable à la définition des enjeux entourant l’organisation des services de santé mentale au Québec. Notre cousin français pourrait bien l’avoir écrit, le livre-phare que nous attendons au Québec depuis la parution du livre de Jean-Charles Pagé en 1961 Les fous crient au secours! Le contexte français se pose, à maints égards, comme un révélateur des rapports entre la folie et le social dans nos démocraties avancées, y compris au Québec.

Pour Coupechoux, le concept de santé mentale, si populaire au Québec, participe lui aussi au principe de la « sanitarisation » 2 de la misère, à la médicalisation des problèmes sociaux de l’existence, de même qu’il renforce les politiques d’exclusion néo-libérales. Ces politiques justifient que la rue et la prison soient devenues, en France, le terminus des malades mentaux 3.

Que porte aujourd’hui ce concept « fourre-tout » de maladie mentale? La réponse de la société néolibérale à un double problème : celui de la maladie mentale et celui de l’extension de la souffrance psychique (cette dernière constituant un problème politique qui touche au cœur de notre système social et qui n’est surtout pas la conséquence d’un dysfonctionnement mais au contraire d’un fonctionnement). En mêlant d’ailleurs les deux, et en noyant la première dans la seconde, ce qui est logique de son point de vue : la misère, l’esclavage moderne, le chômage… sont envisagés sous le seul angle individuel, ce qui permet d’éviter toute remise en cause politique et mène tout droit à la médicalisation de l’existence 4.

Au final le «  fou  » est désormais noyé dans l’ensemble plus vaste de la « souffrance psychique ». Pour Coupechoux, l’hôpital qui ne devait devenir qu’un outil parmi tant d’autres afin d’aider le patient à sa reconnaissance comme sujet, à sa rencontre et à son accompagnement, est devenu la plaque tournante d’une mise en réseaux d’institutions (services sociaux, prison, police) visant le contrôle social de la folie.

Ce contrôle social a en fait une double fonction : maîtriser la folie dès qu’elle est sortie de l’asile où on l’avait enfermée, et mutualiser les moyens disponibles et revus sans cesse à la baisse 5.

Coupechoux met en garde contre une tendance française, canadienne et québécoise à l’effet qu’un nombre grandissant d’utilisateurs de services de santé mentale se retrouvent en prison ou dans le système correctionnel.

La prison est en train, sans bruit, de se substituer à l’asile d’antan, pire : à l’hôpital général de Louis XIV décrit par Michel Foucault. Selon une étude française non rendue publique pour les ministères de la Santé et de la Justice en 2001 : 40 % des détenus souffrent de dépression, 33 % d’anxiété, 20 % de névrose traumatique, 7 % de schizophrénie et 7 % de psychose hallucinatoire chronique 6.

À ce chapitre, le Québec n’est pas en reste, selon une étude de 2001 traitant de la clientèle correctionnelle du Québec : les problèmes d’ordre émotionnel ou psychologique sont par contre très fréquents au sein de la clientèle correctionnelle du Québec, alors qu’un contrevenant sur deux (51,5 %) a déjà consulté un professionnel pour un problème de cet ordre, un sur trois s’est fait prescrire des médicaments et un sur cinq a fait l’objet d’une hospitalisation 7.

Pour Coupechoux, la question de la maladie mentale en prison, c’est avant tout celle de la façon dont le libéralisme entend gérer la pauvreté aujourd’hui au lieu de combattre la pauvreté, on punit les pauvres et, du même coup les malades mentaux 8.

Les fous, les inutiles, les incapables et les délinquants potentiels constituent dans nos sociétés démocratiques avancées des « objets » à gérer, ce ne sont plus des « sujets », des personnes. Sous le règne de la « biocratie » et dans le sillage de la philosophie du DSM, il suffit de traiter les cerveaux déréglés des malades mentaux par des médicaments :

On peut justifier une approche étroite de la maladie mentale, que l’on peut dès lors traiter dans l’urgence au niveau des symptômes, et conforter ainsi la position des gestionnaires. Après tout, si l’homme ne se réduit qu’à un fonctionnement cérébral, mieux vaut attendre que la science nous ait donné la solution, et d’ici là renvoyer les malades dans le social ou au diable; de toute façon, organiser un suivi coûteux ne sert à rien puisque tout se trouve dans le cerveau… Notre société est en train de changer son regard sur la folie, elle cherche à « gérer » celle-ci — le mot est à la mode — dans le cadre de ses propres objectifs, de sa propre vision et elle le fait en rupture avec la démarche humaniste d’après-guerre, malgré les masques dont elle s’affuble 9.

En popularisant l’idée que les problèmes de santé mentale résultent de déséquilibres chimiques au cerveau, en individualisant les problèmes sociaux sous le couvert du scientisme et de la recherche, l’industrie pharmaceutique donne un sérieux coup de pouce aux idées néolibérales. Joanna Moncrieff, médecin et professeur au département des sciences de la santé mentale de l’University College de Londres, va dans le même sens que Coupechoux :

Critics of psychiatry have long pointed that locating the source of problems in individual biology — «blaming the brain» — impedes exploration of social and political issues. It prevents serious consideration of the way in which economic imperatives, such as the need to tolerate poor working conditions and the discipline of the school system, help to define certain behaviours as pathological. Il also obscure the effects of social factors, such as overwork and increased competition, on mental well-being 10 .

Une des lignes de force du livre de Patrick Coupechoux repose sur son analyse des modes d’opération et de contrôle social résultant des conceptions néolibérales dominantes et de leurs effets sur la santé publique française et les malades mentaux. En bref, les impératifs de l’économie dans une vision néolibérale dominante se résument à une compétition effrénée pour l’emploi, le travail, l’école, la santé. Ceux qui tombent, fous, chômeurs, jeunes sans avenir, personnes âgées, constituent des problèmes de gestion. Dans un contexte postmoderne, Coupechoux dira que :

L’énorme machine que constitue l’entreprise s’est emparée du psychisme — le fordisme s’était emparé des corps 11.

Les idéologies managériales et technocratiques dominantes, à l’instar de la biopsychiatrie, se drapent de scientisme et se dissimulent sous une apparence objective, opératoire, pragmatique

et gèrent l’inutilité sociale afin qu’elle ne conduise pas à la rupture des équilibres nécessaires à la reproduction du système. La lutte des places a remplacé la lutte des classes 12.

Un professeur de sociologie français, auteur du livre La société malade de sa gestion, va dans le même sens :

Le management comme technologie de pouvoir, entre le capital et le travail, dont la finalité est d’obtenir l’adhésion des employés aux exigences de l’entreprise et de ses actionnaires. La gestion comme idéologie qui légitime une approche instrumentale, utilitariste et comptable des rapports entre l’homme et la société. Sous une apparence pragmatique et rationnelle, la gestion sous-tend une représentation du monde qui justifie la guerre économique 13.

Quand déséquilibres au cerveau et lois naturelles du marché s’amalgament dans nos consciences collectives jusqu’à devenir des idiosyncrasies, la libre compétition et les bases du libéralisme fondent la nature humaine. Pour Axell Kahn, généticien français :

Les fondements du libéralisme seraient soumis aux mécanismes de la sélection naturelle darwinienne. Ainsi les combats économiques et sociaux seraient comparables à la lutte pour la vie dans la nature sauvage. Dans l’un comme dans l’autre cas, la victoire des plus aptes et l’élimination des inaptes sont censées constituer le moteur essentiel du progrès qu’il ne faut perturber à aucun prix 14.

Avec justesse Coupechoux propose de réinventer une démarche humaine vis-à-vis de la folie et en soulignant que cette question ne concerne pas que la psychiatrie, mais la société dans son ensemble. C’est une question politique. Il rappelle que les conceptions étroitement biologiques de l’homme ont mené directement aux camps de concentration, à l’extermination des malades mentaux en Allemagne nazie et à la mort de faim de 40 000 d’entre eux dans la France de Pétain.

Jean Malaurie, éditeur du livre de Patrick Declerck, Les naufragés : avec les clochards de Paris, épiloguant sur l’impact de ce livre, nous met lui aussi en garde contre la brutalité de l’exclusion sociale :

L’on peut en tout cas, si l’on ne croit guère à ces messages invisibles, laisser à ces anonymes de la rue, dormant sur les bancs des gares, des stations de métro ou sous les ponts de la Seine, le très rare pouvoir de nous contraindre à nous interroger sur le cynisme d’une société républicaine prônant depuis deux siècles la justice sociale. Le temps de l’euthanasie n’est pas loin… Réagir en citoyen; l’exclusion s’institutionnalise souterrainement dans nos mouroirs et votre livre doit être reçu comme un avertissement 15.

Patrick Coupechoux craint le retour de la barbarie et ses propos étonnent par leur caractère prophétique: À maltraiter les fous, c’est l’humanité elle-même que l’on maltraite. Cela me rappelle ce qu’un illuminé a déjà dit : Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites…

Benoît Côté
Extrait du rapport annuel 2007-2008 de Pech

  1. Coupechoux, P. (2006). Un monde de fous : comment notre société maltraite ses malades mentaux, Paris, Le Seuil, 312 p.
  2. Coupechoux Baillon – Un monde de fous, Le Monde, 15 mars 2006.
  3. La psychiatrie à l’ère néolibérale, Le Monde, 27 février 2006.
  4. Ibid 2.
  5. Ibid.1
  6. Ibid.1
  7. Ministère de la Sécurité publique (2002). Portrait de la clientèle correctionnelle du Québec 2001, rapport synthèse.
  8. Ibid 2.
  9. Ibid.1
  10. Moncrieff, J. Psychiatric drug promotion and the politics of neoliberalism. The British Journal of Psychiatry: the Journal of Mental Science, vol. 188, 2006.
  11. Conférence de Patrick Coupechoux, Événement DSM V+, 13 octobre 2006.
  12. Ibid.11
  13. Gaulejac, V. (2005). La société malade de la gestion, Idéologie gestionnaire, Pouvoir managérial et harcèlement social, Seuil, p. 13.
  14. Gravel, P. Entrevue avec Axel Kahn. L’illusion du libéralisme, Le Devoir, 19 mars 2007.
  15. Declerck, P. (2001). Les naufragés : avec les clochards de Paris, Plon, p. 420.