Vers une « koalisation » du communautaire!?

Je m’ennuie, nostalgique de ces années phare, rugueuses et violentes, mais combien somptueuses de créativité. À la suite d’un intellectuel verbomoteur et déterminé, aujourd’hui professeur à l’Université de Sherbrooke, nous étions une poignée de personnes de Québec à adhérer au credo de Paul Morin, lors de la fondation de l’AQPS en 1979, (Association québécoise des psychiatrisé(e)s et sympathisant(e)s), l’ancêtre d’Autopsy, devenu berceau de la pensée critique de l’AGIDD-SMQ et du réseau alternatif.

Nous carburions aux luttes en faveur de la reconnaissance et de la défense des droits, nous parlions d’« advocacy », inspirés autant par les luttes du mouvement civil des Noirs américains, des féministes, des utilisateurs de services américains, (les survivors), que par Ralph Nader et son approche « consumer ». Bien sûr, nous lisions Lang, Easterson, Cooper, l’antipsychiatrie anglaise n’ayant certes pas plus marqué notre imaginaire collectif que Foucault, Judy Chamberlin avec son livre Consciousness Rising ou Paolo Freire avec son Pédagogie des opprimés.

Certains se rappelleront les luttes homériques pour la séparation des régimes de protection du majeur à la Curatelle publique, les participations à des émissions d’affaires publiques sur le droit de connaître les effets secondaires des médicaments, ou d’avoir accès à son dossier médical. Certains psychiatres nous traitaient alors de schizophrènes en voie de rémission, je trouve, après coup, qu’ils avaient l’insulte élégante en comparaison des nôtres…

Je me souviens du directeur général d’un hôpital de troisième ligne à Québec qui adhéra non seulement à l’idée de la création du premier comité de bénéficiaires en ses murs (et au surplus soutenu par Autopsy !), mais qui consentit à faire le plus gros party champêtre jamais vu à l’époque, insistant même pour monter le premier dans la navette d’une montgolfière entouré des artisans de la Fête foraine de Baie St-Paul, qui allait devenir le Cirque du Soleil. En ce temps-là, il y avait du bon hélium ! !

Bien sûr nous avons, au milieu des années 80, été rattrapés par quelques contradictions. Notre pensée critique faisait trop souvent l’économie de la critique, un luxe dont nous n’avions pas le temps, mais qui, paradoxalement, allongeait terriblement les réunions de notre collectif autogéré. Nous parlions au nom d’utilisateurs à qui nous ne permettions pas toujours de s’approprier une juste place dans le collectif. Souventes fois, une pratique traditionnelle d’advocacy, se bornant aux stricts points de droit ou à l’information, nous faisait gommer l’importance de faire participer l’usager lui-même à l’appropriation de son propre pouvoir d’agir ou à ce que Freire appelle le passage d’un niveau de conscience à l’autre.

Que s’est-il passé depuis trente ans ? Certes l’inévitable professionnalisation des groupes communautaires en santé mentale a progressé au rythme de l’envahissement des gestionnaires publics dans le champ de la santé mentale.

L’effet de la pensée critique du réseau communautaire alternatif semble inversement proportionnel à la force de la pensée gestionnaire qui pousse toujours plus loin le sous-financement de la première ligne. Il n’y a pour ainsi dire ni antagonisation, ni rapport de force, ni dynamique créative entre les réseaux institutionnels et communautaires depuis plus de cinq ans puisque le milieu communautaire n’a plus accès aux lieux de décision et de répartition budgétaire. Les regroupements osent à peine contester ou se débattre comme acteurs intersectoriels. Le mal est-il déjà fait ?

Nous ne voulons pas devenir, je répète que nous ne voulons pas devenir des koalas communautaires, des curiosités socio-sanitaires, de belles petites bêtes qui se satisfont de la nourriture qu’on leur jette, nous ne voulons pas appartenir à une espèce en voie de disparition.

À l’instar des femmes à qui, pendant des générations, on a fait vivre des inégalités socio-économiques au nom de leur vocation maternelle, on fait avaler aux intervenants communautaires des couleuvres au nom de leur choix vocationnel ! Le monde a changé ! Qu’on ne nous parle plus de notre choix vocationnel, nous avons fait un choix innovationnel !

À propos de la pensée critique des organismes « par et pour », ou des personnes utilisatrices, cette parole cherche encore à se dire. Elle ne revendique pas de droits individuels, encore moins collectifs. Je suis toutefois convaincu que la parole des utilisateurs peut faire autre chose que de se perdre dans les haut-parleurs du show de téléréalité scénarisé par des producteurs institutionnels ! Cette parole est « avenir »… Il y a un rendez-vous historique à ne pas manquer entre le communautaire en santé mentale et les utilisateurs de services. Le mouvement communautaire porte depuis 30 ans, au quotidien, les valeurs de respect, d’équité, de défense des droits, d’humanité et de compassion. Il ne s’agit pas d’un effet de mode passager. L’avènement des pratiques centrées sur le rétablissement provient du monde communautaire et d’utilisateurs engagés. Ne vendons pas notre droit d’aînesse contre un plat de lentilles !

Au Québec, les organismes communautaires disposent de moins de 10 % du budget de santé mentale, mais génèrent 80 % des idées novatrices ! Ces organismes, pourtant pionniers de l’intervention de crise, du soutien communautaire d’intensité variable, de l’hébergement transitoire, du travail de milieu, des pratiques de rétablissement et de la venue des pairs aidants, sont traités comme les sans-papiers du système de santé mentale. Le Québec est-il la seule société au monde où l’innovation, l’efficience et la compassion engendrent la dévalorisation, la non-considération et l’aveuglement volontaire de l’État ? ! D’où vient cette pensée génocidaire à l’endroit du communautaire ? Faut-il croire que ce sont toujours les puissants et les vainqueurs qui écrivent les livres d’histoire ?

Au Québec, il y a longtemps que le bruit métallique des classifications diagnostiques et la violence bleutée des données empiriques alimentent le moulin du discours biomédical dominant. La folie se gère, les comprimés se digèrent, les pharmaceutiques prospèrent. Comment alors garder la force d’agir contre la tyrannie de cet excès d’ordre, pour reprendre les mots de Jean Furtos 2  ? Peut-on transformer une stigmatisation en force d’action ? Comment se fait-il que cinq conférenciers, à l’invitation de Folie/Culture, aient pu nous offrir, en octobre 2006, un véritable festival de la pensée critique des pratiques de la psychiatrie, de l’industrie pharmaceutique et du contrôle social de la folie ? Il ne s’agissait pas d’un Woodstock pour nostalgiques de l’antipsychiatrie, qui, d’ailleurs, n’a jamais existé au Québec; non, il s’agissait de paroles et de discours critiques qui redonnent une dimension de « sujets » aux fous, aux malades mentaux, aux citoyens, en proposant des rapports compassionnels, sans occulter les rapports de domination culturels, économiques et politiques qui nous traversent.

Certes, les progrès des neurosciences et de la pharmacologie ont permis de diminuer les effets secondaires de certaines classes de médicaments tout en favorisant la désinstitutionnalisation, mais la société post-industrielle dans laquelle nous vivons rend plus subtiles encore l’exclusion et la perte de citoyenneté des personnes qui vivent avec un problème de santé mentale. La pensée critique en santé mentale existe, mais, face au discours dominant et simpliste de la biopsychiatrie, elle se montre aussi exotique et attirante qu’une station de radio country du fond de l’Arkansas émettant par radio satellite !

Qu’est-ce qui a vraiment changé à cette enseigne depuis la parution au Québec du livre de Jean-Charles Pagé Les fous crient au secours en 1962 ? Tout se passe comme si la spécialisation du champ de la psychiatrie vers le diagnostic et le traitement pharmacologique constituait la voie dominante à privilégier; la pauvreté, l’instabilité résidentielle, le chômage, l’isolement social et les préjugés constituant autant de pièges dont on blâmera les victimes d’y être tombées sur leur parcours.

Heureusement, il y a encore des voix qui dérangent, mais pour combien de temps encore ? Mon collègue de Folie-Culture, Alain-Martin Richard, parlant de la complexité de la vie et du couple folie et culture a eu ces mots touchants, il décrit l’événement DSM-V+, dévidoir de syndromes magnifiques comme :

(…) un maelström intense qui se veut une référence du plaisir et du désir, très en deçà des pathologies usuelles dans un monde entièrement mesuré, c’est-à-dire diagnostiqué. Cela pose la question de la normalité et de la pathologie, de la singularité et des comportements normés. Mais dans tous les cas, il s’agit d’expériences de sensibilité, autant de questionnements et de propositions détonantes, une dérive en dehors du monde psy, une exploration du monde sensible à même nos intelligences désarçonnées. Si on ne peut pas croire au monde tel qu’on le voit, alors il faut bien y déceler autre chose, une signification obscure, un kaléidoscope magnifique où nous existons comme une corde tendue entre les abjections et la grâce, entre les souffrances et la sérénité. Et enfin, tout simplement être ici, dans la parole et l’action, dans l’expression même de notre existence. Quand l’art et la folie cohabitent, leur bulle respective devient poreuse, et les deux états, les deux attitudes participent à l’ébranlement du monde. 3

Inspirés par ces conférences, audacieuses et exceptionnelles, qui résonnent encore comme un espoir, un engagement à respecter la complexité du réel et la part de folie, comme un autre soi-même en chacun de nous, saurons-nous rester critiques face aux pratiques biomédicales et à la pensée néolibérale et debout face à des institutions dont le révisionnisme historique cherche à nous faire disparaître ?

Benoît Côté
Extrait du rapport annuel 2007-2008 de Pech

  1. L’advocacy est un mode d’aide à l’expression par l’intervention d’un tiers, d’une personne qui s’estime victime d’un préjudice et/ou qui se sent mal écoutée et insuffisamment respectée par ses interlocuteurs institutionnels et/ou qui rencontre des obstacles à l’exercice de sa pleine citoyenneté.
  2. J. Furtos, Ordonner le réel sans stigmatiser, Rhizome, mars 2007, p. 1.
  3. Alain-Martin Richard, DSM-V+ Dévidoir de syndromes magnifiques, Folie/Culture, octobre 2006, p. 23-24